Never Grow Old – Figuration saisissante de l’être humain primitif

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S’il y a un film récent duquel je n’attendais presque rien tout en ayant cette petite intuition irrépressible qu’il y avait quand même quelque chose là dessous, c’est bien Never Grow Old. En effet, dès l’origine, je n’aime pas les films Western, du moins je ne me souviens pas d’un seul film du genre qui m’ait marqué ou donné envie une seule seconde d’en revoir un. Et pourquoi je n’aime pas ? Va savoir, je ne le sais pas moi-même. Peut-être est–ce à cause du style poseur intrinsèque à la production majoritaire, souvent « contemplative » et/ou centrée sur les échanges de coups de feu…ou peut-être est-ce tout simplement que je n’en ai pas beaucoup vu, et en l’occurrence pas depuis très longtemps. Ceci étant dit, comme je vous le disais, ce film attisait tout de même ma curiosité du fait de sa noirceur qui dissimulait selon moi un mauvais film américain….je me suis trompé.

Déjà parce que le film n’est pas américain, en tous cas pas seulement, il est surtout européen avec tout ce que cela suppose comme héritage de pensée et des codes de lecture. Ensuite parce que ce film n’est pas superficiel, il est au contraire une figuration exceptionnelle des ressorts primitifs de la société humaine  malgré une intrigue ultra-classique qui pourrait faire penser le contraire (et qui l’a fait penser à la presse bas de gamme qui n’a plus les moyens de son pédantisme hormis quelques très rares journaux). Vous voulez vous en convaincre ? Suivez moi.

Egoïsme, valeur et loi du talion – Les fondements de la société primitive

Cela fait déjà plusieurs années que la béate croyance quasi religieuse entre la toute puissance de la Raison issue des Lumières, dans une vision unilatérale de l’intelligence et dans la séparation nette entre l’être humain et l’animal s’estompe de plus en plus, amenant les chercheurs à porter un autre regard sur l’homme et les animaux, quitte à faire de parallèles autrefois tabous entre les comportements primates et les nôtres. Ainsi, la vision de l’homme tout puissant par sa volonté s’efface devant la peinture plus pragmatique d’un être capable de dominer ses instincts mais pas de les réprimer totalement. Longtemps perçu comme une sorte de malédiction, de poids duquel se délester, ce « pilote automatique » naturel a aussi de bons côtés. Prenons les régimes : il est désormais admis et constaté que le meilleur régulateur de notre poids…est notre corps lui-même par le biais d’un signal de faim et de répartition calorique. En clair, ce qui était perçu comme une indulgence de l’homme basique en ses instincts est désormais vu comme la sagesse : à celui qui connaît et porte à sa conscience ses mécanismes automatiques, une meilleure harmonie est promise.

En regard de cette « animalité », quel est le principal censeur ? Le pacte social qui est une sorte de cloisonnement de sa propre marge de manœuvre pour préserver le bien commun, et donc indirectement le sien d’un point de vue statistique. En d’autres termes, en m’empêchant par exemple de voler sans vergogne à mon voisin de manière opportuniste et court-termiste, je considère les avantages de l’investissement commun d’une petite privation de liberté d’action pour y gagner beaucoup plus : sécurité, croissance de l’environnement, etc. A ceci s’oppose la loi de la jungle (ou toute autre appelation plus scientifique mais néanmoins moins saisissante) portée par la survie, l’intérêt personnel de court-terme, etc. Bien sûr, ces idées sont des extrêmes ave cune réalité qui se situe quelque part entre ces deux jauges : il existe des collaborations entre espèces animales même différentes, des sociétés naturelles comme la famille ou le troupeau ; de même, la société même démocratique n’empêche pas l’intérêt personnel comme le montrent la simple existence de l’héritage. Je précise ici qu’il n’y a aucun jugement de valeur, chaque fonctionnement a ses modalités, ses bienfaits et ses méfaits, tout est affaire de perspective.

Quoi qu’il en soit, histoire de sortir de cette digression, qu’est-ce que cela a bien à voir avec notre film ? Eh bien ici, la modalité de l’ouest américain du XIXème siècle représente dans son imaginaire cette période récente où justement les conditions s’apparentaient le plus à un flottement d’une proto-nation en formation donc à un stade primitif du pacte social à grande échelle, donc de la loi de la jungle avec tout ce que cela implique : augmentation du pouvoir et donc du potentiel de survie par la force, système de justice à demi inopérant ou inefficace (grand pays constitué d’énormément de vide), loi du talion. Evidemment, je parle ici d’imaginaire, il est évident que la réalité historique était probablement plus contrastée. De plus, le mythe fondateur de l’Amérique est celui du survivant qui a dompté la nature « sauvage » (incluant les indiens d’Amérique dans la vision d’époque, une critique assez connue et légitime de cet épisode).

Ainsi, Never Grow Old s’est emparé d’un sujet parfait pour ce qu’il était sur le point de figurer.

Quand les instincts qu’on voulait enfouir remontent à la conscience – Le prédicateur et le hors la loi

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Une image qui résume parfaitement les enjeux initiaux du film – Quand on réprime jusqu’à l’inconscience notre nature profonde, elle revient vous hanter

 Pour faire le lien avec ce qui a été dit plus haut, le synopsis même de Never Grow Old préfigure de l’horreur qui se prépare et des enjeux  qui lui sont associés.

Tout commence comme un conte de fées : dans une petite communauté du grand Ouest vivent en harmonie des habitants menés d’une main de fer par le pasteur Pike qui a fait de sa petite ville une parfaite communauté chrétienne de gens charitables, débarrassée des péchés de chair et de table. Notre héros, jeune croque-mort et charpentier irlandais vit avec sa jolie femmes et ses beaux enfants en harmonie avec les autres. Mais voilà, il y a un problème : pas de saloon pour boire signifie moins d’intérêt pour les « barbares » et donc moins d’argent. En sus, il faut bien les reconnaître, nos amis se font bien chier et cela se ressent. L’ironie arrive d’ailleurs même à (trop) gros sabots dans le discours du pasteur qui souligne bien qu’ils ont massacrés les indiens pour en arriver là, signe que la « civilisation » est à géométrie variable et repose intrinsèquement sur une loi de la jungle à plus grande échelle.

C’est donc sur une hypocrite bigoterie que vit cette communauté renfermée mais néanmoins exemplaire.

Malheureusement, comme on le sait, réprimer à l’excès en les niant la réalité de ses propres désirs a souvent l’effet explosif d’en provoquer une survenue boulimique. Faites un régime trop strict, vous vous jetterez tôt ou tard sur un tas de nourriture par frustration. Interdisez-vous de vous mettre en colère quand ça vient, ça explosera sans prévenir. Ici, comme figuration de ce principe, débarque une bande de hors la loi qui, elle, assume sans aucune couverture ni hypocrisie son désir de servir ses propres intérêts, de vivre ses propres désirs et d’appliquer sa loi propre. Cette image est fondatrice de pratiquement toutes les sociétés humaines, ce mal que nous devons contenir. On l’a vu déjà avec Alexandre  et ses Titans (enfermés par Zeus donc mis à l’écart de la conscience), mais aussi dans les principales religions monothéistes, dans l’idée du karma avec le pêché originel mais aussi dans cette idée pratiquement inconsciente que touts se paie. Et cette idée est loin d’avoir disparue, elle trouve même sa représentation dans les changements climatiques récents.

Ici en effet, Dutch Albert, l’antagoniste du film est un homme qui ne fait que peu de cas du bien commun…il n’en fait même pas du tout. Dans un dialogue avec la femme d’un homme qu’il a tué parce qu’il l’avait trahi et qui l’implore de la prendre comme prostituée dans son bar qu’il a racheté – amenant le « mal » que le pasteur croyait avoir éradiqué – il ne fait montre d’aucune pitié et assume de servir uniquement ses intérêts en lui disant clairement que si elle n’inclut pas sa fille comme employée, il n’avait rien à gagner. Un « méchant » classique me direz-vous ? Eh bien justement non.

Et c’est là que le film est intéressant parce que le personnage de Dutch, plutôt que de se complaire dans le rôle facile du grand méchant/ de l’ordure totale, représente plutôt l’archétype plus contrasté du « loyal mauvais » dans le fameux système d’alignement de Donjons et Dragons. Fidèle à son propre code de conduite et finalement plutôt loyal au regard de ses propres valeurs. S’il ne fait montre d’aucune empathie ou charité, il n’en attend pas plus des autres, acceptant la loi du plus fort et payant ce qu’il doit. De même, il ne tue pas par simple « sadisme », il tue parce qu’il croit en la loi du talion et accepte même d’en être victime comme le montrent les dernières scènes (attendues) du film.

Avec sa voix suave, son apparence crépusculaire presque fantomatique, Dutch et son armée de marginaux (représentant bien la double image des rapaces mais aussi des exclus – car c’est ce qu’ils sont, entre un « Muet » un peu fou et un Sicilien) forment cette caste dont la survie est forcée. Les premiers échanges entre lui et le héros Emile montrent cette dualité : comme lui, Emile qui est Irlandais est un marginal ; cependant, au contraire de lui, il s’est intégré au pacte social dominant, une « honnête vie » (selon ses mots), chose qu’il envie.

tA0LOJgVéritable armée de l’apocalypse, la bande de Dutch va réveiller le « mal » si humain en chacun

A l’opposé, le pasteur Pike représente cet homme « trop beau pour être honnête » qui rejette ses propres instincts (du moins à l’extérieur) et emmène les autres dans sa sévère diète morale. Ici, le « mal », i.e. les désirs primitifs et l’intérêt personnel, sont condamnés, créant un pacte social qui n’a plus grand chose d’un pacte tant il est trop rigide. Trop rigide ? Oui, mais pas inopérant car le film s’attache tout de même à montrer le rôle de ses proto-sociétés dans la naissance d’un Etat souverain. En effet, bien qu’exagérément dure, cette marche forcée permet à des gens bien différents de vivre ensemble et surtout de ne pas s’entretuer. Chacun peut y développer son activité – bien sûr hors du « Mal » – et la sécurité apportée permet à la ville de se développer. En revanche, la frustration qui s’accumule crée cette explosion qui vire à l’excès. Une fois le bar réouvert, on voit bien que les hommes se ruent pour se noyer dans leurs penchants les plus « vils » (héhé) : prostituées, alcool, … un exutoire aussi jouissif que destructeur, rappelant l’imagerie du Diable du Tarot. Cette figuration bouclera d’ailleurs la boucle quand le pasteur, las de cacher à lui-même ses instincts, fera tomber tous ses censeurs en mettant le feu au saloon, désabusé par la réalité et tentant donc un dernier acte désespéré de déni par l’effacement, ce qui le mènera à sa mort concrète comme abstraite. Incapable d’accepter sa part animale, il réalise donc un suicide plutôt que d’accueillir la réalité des faits.

Un tableau noir ? Pas tout à fait.

Entre Chevalier Noir et Chevalier Blanc, le choix du milieu

Véritable observateur du film, Emile – le héros du film – n’a eu pour l’instant que peu de place dans ma critique. Pourtant, c’est bel et bien le personnage principal du film ; et c’est bien normal puisqu’il joue ici le rôle d’observateur et de passerelle entre les force à l’œuvre dans le film. Véritable transacteur et « client » des deux « chevaliers » présentés plus haut, Emile va naviguer entre les deux forces et sollicitations pour se réaliser à la fin en tant qu’être humain conscient et en paix avec ses deux versants.

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Centre du récit d’initiation du film, Emile va se réaliser en tant qu’homme, réalisant symboliquement l’acte fondateur de la création d’une nation

En effet, comme vous l’aurez compris, Emile passe la plus grande partie du film à favoriser la rencontre entre les deux forces en opposition (et pourtant si proches dans leur excès comme nous l’avons vu), jouant le rôle de « Candide » de l’histoire. Porteur de la marginalité de l’un et de la respectabilité de l’autre, il est encore une page blanche peu affirmée qui reste à écrire ; une page blanche qui se dirige vers la Nation en devenir comme le montre cet Eden qu’il essaie de rejoindre en Californie.

Contrairement aux autres, Emile n’est originellement pas acquis à une cause, il hésite, passant de l’opportunisme irrégulier (il enterre les cadavres de Dutch dont il devient un quasi complice par son silence) à l’idéal un peu naïf, il tâtonne comme dans tout processus de changement. Son principal blocage ? La peur, processus connu qui empêche de sortir de sa zone de confort. En l’occurrence la peur de l’irrationnel, de l’imprévu, c’est-à-dire de la « bestialité » et des caractéristiques associées de la survie : la violence, la veille à ses intérêts, etc.

Or, tel Athéna triomphante fondant avec fermeté de la Justice la démocratie Athénienne,  Emile va devoir réconcilier avec la même fermeté la réalité pragmatique des forces primitives des rapports entre les hommes fondées sur une idée de puissance et de valeur avec une notion de bien commun et d’ordre. Pour fonder cette société, il va ironiquement la créer par le sang, donnant l’occasion également de glisser la traditionnelle critique de la société américaine par la déclaration de Dutch qui lui dira « je m’étais trompé, tu es un vrai Américain » comme un miroir des origines des Etats-Unis nés du massacre des indigènes mais au fond de toute société qui est fondamentalement née directement ou indirectement par la violence. Et c’est à cette acceptation humble que le film pousse à l’inclinaison. Et nous allons le voir même dans le « meilleur » aspect du film au sens de la notion de « bien ».

Entre Femme et Homme, le terreau d’un nouveau jardin d’Eden et de la conjuration de la malédiction du Never Grow Old

C’était inattendu et je pense que peu de monde, surtout les féministes activistes qui sont finalement leurs plus grandes ennemies, ne l’a remarqué mais le film se clôt sur une image que les membres de ces groupes feraient bien de reprendre.

Mais avant d’en arriver là, je souhaite revenir sur le titre du film : Never Grow Old. Ce citre m’avait principalement poussé à aller voir ce film en ce qu’il donne un indice sur la portée du film et sur son raffinement potentiel (potentiel parce que cela aurait tout autant pu être un écran de fumée stylistique).  Evoquant de prime abord un memento mori, ce titre développe en réalité deux sens dans le film, sens permis par la langue anglaise qui peut ici tout aussi bien être de l’impératif ou du présent. Impératif, car le film ici illustre bien cette idée très classique de la jeune pousse pleine d’idéaux et d’espoirs qui se heurte à la dure réalité de l’être humain et de la vie, passant de force à l’âge adulte par intégration des deux ou destruction. Présent comme image du film dans laquelle la violence d’un monde primitif hors la loi dégénère rapidement en violence incontrôlée avec de nombreuses exécutions de jeunes (la fille de la mère prostituée après avoir été rejetée comme une pestiférée par tous, notamment par cette communauté soi-disant « charitable », illustrant encore le fait qu’au fond les deux « chevaliers » présentés plus avant sont deux versants d’une même pièce ; le jeune homme qui n’a pas payé tout de suite et cédé à la peur), rappelant que la société ne tient pas par magie et n’est pas « acquise ». Ces deux versants sont solutionnés par la fin certes rapide mais très explicite.

Pour en revenir aux primates, il a été observé que les sociétés matriarcales comme celles des bonobos, étaient en proie à moins de violence. Pourquoi ? Parce que la paix sociale était achetée par le sexe, les caresses, entre différents sexes d’ailleurs.

A la lecture de ce passage, certaines personnes vont peut-être bondir et c’est pourquoi je reviens à une synthèse plus représentative de la société humaine. Au delà des sexes et des instincts propres à chacun, la société humaine porteuses de Raison est propice à l’intégration de caractéristiques « hermaphrodites » : les hommes se féminisent, les femmes se masculinisent. Bien sûr il s’agit d’une observation de tendance, chaque individu ayant sa propre individualité (moi-même étant un peu plus « féminin » que les autres mecs et pourtant hétéro :)), mais ce qui se concrétise dans la fin du film est la passation de l’acte fondateur par la violence (acte « masculin », comme dans la société léonine, le mâle s’occupe des ennemis) au jeune homme ayant joui de l’éducation de sa mère face à un père ne brimant pas la liberté de sa femme donc porteur de la réconciliation des sexes après celle de la bête avec le bigot orchestrée par son père. Ces deux réconciliations, la première du passé, celle de la société américaine (encore tout de même sclérosée par une loi « injuste » qui favorise ceux qui l’exploitent, cf. la pendaison par le Sheriff impuissant de la jeune fille, admettant qu’il ne peut rien contre la Loi) et occidentale en générale, puis celle qui vogue vers le futur (mais qui a débuté et existé d’ailleurs très largement dans le passé, l’Histoire étant cyclique) de la réconciliation des sexes dans leur harmonie féconde, de la Loi implacable de la Raison avec la loi circonstancielle de l’Empathie.

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Chaque sexe découvre la complétude de son alter ego

Ainsi, s’il avait commencé par un tableau noir et destructeur, le film se clôt par une note d’espoir qu’on avait presque tous oublié. Car au fond, Never Grow Old n’est qu’une humble représentation d’une connaissance millénaire et fondatrice portée par une mise en scène, une construction, un rythme et une esthétique magistrale. Suffisamment pour en faire un chef d’œuvre ? Presque. Oui en fait. Si la tête s’incline devant une construction si saisissante, complexe derrière son accessibilité, le cœur ne peut que regretter un léger manque de théâtralité. Pourtant, on ne peut dire que s’écrier « tant mieux » car davantage d’épique aurait terni la justesse de ce film à la fois éloigné comme une fable mais si proche dans sa peinture juste des conflits majeurs de l’humanité. Comem le disait Proust, le génie littéraire consiste à mettre les mots justes pour décrire les choses de la vie que tout le monde connaît, et c’est ce que fait Never Grow Old qui restera vraisemblablement (et malheureusement) un bijou bien caché (cf. ses chiffres de vente…) à moins que la gloire vienne le chercher dans le futur. En tous cas, ce ne sera pas mon blog sinistrement inconnu qui l’aider…quoi que…sait-on jamais 🙂

En attendant, si d’aventure vous passez par ici que que vous êtes conquis par ces lignes, n’hésitez pas à m’en faire part pour apporter d’autres lumières sur cet œuvre magistrale.

A bientôt.

 

Alexandre Revisited – Chef d’œuvre éternel d’Oliver Stone

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Réduit à néant par la critique et par un public semblant plus focalisé sur la couleur de cheveux de Colin Farrell, Alexandre constitue l’un de ses destins tragiques du cinéma, destin qui rappelle celui de beaucoup de films reposant tout comme lui sur une construction complexe d’un portrait aux frontières de l’universalité et du particulier. Réadapté en 2007 dans une version complètement réorchestrée qui ne permettra pas de rattraper l’injustice qu’il a subi auprès du public mais qui permettra de conquérir de nombreux fans tardifs, donc moi-même ayant acquis le film en Blu Ray des années plus tard. Pour tout vous dire, j’ai vu la version originale du film la première fois mais après avoir visionné la version Revisited en second, je n’ai plus jamais regardé la première qui est nettement en dessous, la faute à une logique chronologique froide et confuse. Ainsi, je vous parlerai ici de la verison finale qui contient plus ou moins la même chose mais dans un ordre différent entre deux ou trois scènes ajoutées dont j’ai oublié le détail.

Alexandre – Entre mythe et réalité

Critiqué pour son absence de caractère documentaire (même si le film conserve l’essence du voyage d’Alexandre hors de coupes), Alexandre n’a pourtant manifestement pas cette ambition, du moins pas en totalité comme l’illustre son titre réduit au prénom. En effet, l’une des dynamiques majeures d’Alexandre est la dialectique entre le mythe et la réalité, entre le poids de la divinité et de les vicissitudes de humanité.

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A la racine du mal, le venin distillé par sa mère dès sa plsu tendre enfance. L’image des serpents suivra d’ailleurs Alexandre au bout du monde

D’un point de vue culturel, cette approche se justifie par la nature même de la mythologie grecque, magnifiant l’Histoire lointaine (déformée par la tradition de passage oral au point de ne plus distinguer le mythe du réel) par mystification des évènements apposés aux jeux de pouvoirs entre les Dieux, c’est par exemple le cas du récit de la guerre de Troie dépeignant une civilisation pré-antique.  Dans Alexandre, la divinité apparaît autant comme une force de foi qui pousse vers une épopée mythologique mais aussi comme un poids incarné par Olympias, rappelant au garçon sa naissance légendaire qui implique une destinée nécessairement exceptionelle ; de fait, Alexandre serait par là même un demi dieu, constitué dès le départ de cette dualité.

D’un point de vue historique, et ce malgré ce qu’ont pu en dire des critiques, les sources objectives sur Alexandre le Grand demeurent assez floues, du moins en ce qui concerne sa vie personnelle et sa personnalité, les sources étant souvent partisanes d’un côté ou d’un autre et de tradition mythologique. L’angle de l’interprétation, d’ailleurs sur un axe plutôt répandu et régulier (Oliver Stone n’essaie pas ici de créer une théorie personnelle, se contentant de présenter les options classiques en suggérant une position personnelle), n’est donc pas absurde et même plutôt pertinente.

Enfin, sur le plan artistique, Alexandre Le Grand et son action sur le monde est faite même de dualité et de fusion : union de l’Est et de l’Ouest, tout à la fois dieu pharaon, empereur perse (autre dieu), roi de Macedoine et hégémon grec, figure éternelle morte relativement jeune, etc. ; bref, Alexandre est un personnage fascinant même s’il demeure un conquérant donc un « tueur », toute l’Histoire de l’humanité.

Pour revenir à la critique du film – ou plutôt par la commencer – Alexandre illustre avec brio cette dualité aussi bien sur le plan formel que sur le fond. A la fondation de la dynamique, le récit de Philippe, son père bâtisseur (et finalement héros de l’ombre, son œuvre étant absolument incroyable) sur les titans interroge cette fois-ci l’universalité de l’Histoire humaine, historiquement tiraillée entre son origine divine (les cendres de Titans ici) et sa mortalité. Ce discours illustre d’ailleurs plus précisément les ressorts de la dialectique : divins, les Titans n’en sont pas moins des êtres « néfastes » (son propre père d’ailleurs sera « puni » par la fatalité de son crime de viol sur un autre homme), illustrant l’imperfection humaine et cette idée que les hommes auraient un « mal » à racheter. De même, l’image des serpents qui suivent Alexandre au bout du monde, sa mère représentant une forme de destin inéluctable/une Erinye qui le poursuit pour punir son hybris, jusqu’au final magistral à l’imagerie fantasmagorique s’achevant par une délicate scène entre le garçon et sa mère, comme un raccourci de toute l’épopée que nous venons de voir.

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Philippe avertissant du sort de Prométhée déviant sur une parabole universelle mais aussi à sa formation de futur Roi. A noter le lieu qui rappelle l’allégorie de la caverne

A côté de cette approche mythologique, le film appose également une vision plus moderne bien que présente dans des sources anciennes, une vision plus réaliste et pragmatique. En effet, Alexandre se rit par moments de sa pseudo-ascendance mythique tout comme ses compagnons, réalité symbolisée par la forte place du sexe, pulsion animale ramenant Alexandre à son statut de simple humain. De même, après même son discours dans la grotte de Pella, Philippe balaie avec humour son récit et rappelle que l’on devient Roi par ses actes. Cette version humaniste voire existentialiste participe de l’ambiguïté du récit et de la dynamique qui s’opère, rongeant Alexandre autant qu’elle ne le galvanise et le font.

Le venin du doute, voix express vers la folie

Pour soutenir ce jeu d’équilibriste, le réalisateur s’appuie sur des artifices classiques de mise en scène : ici, si l’hésitation entre le fantastique et le réel arrive à si naturellement s’ancrer dans le film, c’est que le doute même existe sur la santé mentale du malheureux Alexandre, âme romantique tourmentée par le poids du devoir filial, de son mythe, de son statut d’empereur, de pharaon et de roi, par le ses amours bisexuels, les complots dont le premier serait celui de son propre père orchestré par sa mère (à ce sujet, le film ne prend pas ostensiblement position et représente le venin qui s’insinuera peu à peu dans l’esprit d’Alexandre).

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Dès le début du film, l’ombre de la trahison et du vice pèse sur un film qui mènera à la folie inélucatable d’Alexandre incapable de pouvoir gérer à lui seul le poids de sa légende, n’éant qu’un simple humain

En effet, le film d’Oliver Stone distille tout le long de son récit le venin qui grandit dans l’esprit du conquérant jusqu’à le mener à la folie. Avec ses plans de plus en plus hallucinogènes, dont l’origine est encore plus douteuse du fait de la plus en plus forte alcoolisation d’Alexandre et des alternances entre scènes d’isolement et publique, la réalisation est ici pratiquement parfaite, surpassant même Star Wars III qui – lui aussi – représentait avec brio et subtilité cette naissance de la folie et du doute (le dernier alimentant la première). Le jeu n’est d’ailleurs pas en reste, les détails de mise en scène comme des petits regards, des chuchotements,  captés par Alexandre, faisant tourner à plein régime une intuition hors de contrôle qui mènent à sa perte, à se demander même s’il a été assassiné ou mort de maladie, ou s’il est simplement mort de sa folie auto-alimentée. Dans Alexandre, les morts s’enchaînent, de la main même du Roi devenu tyran malgré ses nobles intentions, devant choisir entre son rôle de Roi et de compagnon ou de ses proches comme Roxane, femme vénéneuse et potentiellement meurtrière (de l’idéal d’ailleurs) rappelant Olympias, scellant ainsi le complexe d’Œdipe. La dualité entre les amants, entre la princesse Perse et Roxane, puis entre Héphaïstos et Bagoas, les premiers de chaque paire représentant la pureté de l’idéal, idéal inatteignable car jamais consommé (à l’écran du moins), les seconds représentant les pulsions destructrices, l’imperfection de l’humanité, les cendres des Titans.

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Olympias, mère vénéneuse représente néanmoins une part de noirceur dont ALexandre veut se décharger ; une mère qu’il dominera au travers de Roxane dans une scène sulfureuse

Ainsi, en résonance de l’épopée incroyable quasiment divine, se développe une figuration de l’humanité dévorante, comme une maladie réduisant l’idéal de sa souillure, une souillure bien humaine puisque le pouvoir mène lui-même à une forme de folie et au venin de l’envie. Le doute, l’envie ramènent ici la divinité à la mort, l’hybris étant puni par la nature même de l’humain, entrant en résonance avec le mythe.

Une épopée phénoménale et enivrante

Histoire de faire une petite pause sur les allégories et représentations du film, parlons un peu du film dans sa dimension plus traditionnelle, celle de l’épopée.

A la grandeur des faits historiques, Oliver Stone adjoint une réalisation somptueuse et impressionnante.  En effet, au delà des costumes et de la mise en scène, la zone couverte par le film (notamment le pont entre l’Orient et l’Occident avec une grande variété de cultures et de paysages) en fait automatiquement un récit d’aventure et de voyage. La nature épique du voyage est bien rendue par les longues chevauchées, l’errance dans les forêts d’Inde aux animaux inconnus et aux multiples dangers, aux monts gelés et perdus de l’Hindou Kouch, la Babylone éternelle, cité glorieuse et mythologique et ses jardins suspendus : ici, pas de doute, les décors sont non seulement somptueux et atmosphériques, faisant honneur dans un style baroque et donc hyperbolique à un voyage incroyable même sans le decorum mystique.

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De la Grèce aux frontières de l’Inde, en passant par l’Egypte (par montrée dans le film) et la Perse, l’épopée d’Alexandre est un véritable voyage

L’action en elle-même, incarnée avant tout par les deux batailles du film, est extrêmement raffinée et documentée. La bataille de Gaugamèles qui ouvre pratiquement le film frappe un grand coup avec une réplique minutieuse – bien que forcément écourtée – de la véritable bataille. Cette bataille colossale, présentant bien l’infériorité numérique des Grecs, surpasse même 300 en intensité qui est pourtant en soi un film produit surtout pour le divertissement sanglant. Prenant le parti – un peu facile – du récit fondateur, cette bataille intronisera le conquérant dans sa légende humaine, sa mythologie ayant commencé dès son enfance par le récit de sa naissance et par la soumission de Bucéphale qui suit d’ailleurs cette scène entre autres introductions. Les chocs de bouclier, la violence des chars qui découpent les jambes, le pari fou du débordement par la tactique de l’enclume et le face à face mythique avec Darius, rappelant néanmoins qu’Alexandre n’est pas un dieu, tout s’enchaîne avec brio, synthétisant bien les véritables enjeux de la bataille.

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Pour sceller une bataille dont les enjeux sont l’entrée dans la légende, l’ultime face à face prend des proportions mythologiques. Notez le regard halluciné de la folie de la guerre, rappelant cette « souillure » inéluctable et fondatrice

La musique du film, que j’écoute souvent en CD, relève également du chef d’œuvre, concentrant tout ce qu’il y a d ‘épique dans le film mais aussi toute l’ambivalence présentée plus haut au travers de Titans.

Au delà des batailles, le film présente de nombreuses scènes osées qui renforcent le caractère exceptionnel et la dualité du film, comme la première nuit avec Roxane qui commence par une tentative de meurtre.

Alexandre Revisited – Un chef d’œuvre du cinéma par un réalisateur passionné

Magnifique film existentialiste, interrogeant à un niveau individuel, à l’échelle d’un être exceptionnel de l’Histoire, et sociétal, pour tout un chacun et par la dualité même psychique qui fait l’équilibre mental, Alexandre est aussi une œuvre minutieuse d’un homme passionné par son sujet (en fait, je n’en sais rien, mais le film et ses détails le prouvent) qui a peut-être été débordé par son envie incontrôlable. Perfectionniste au point de réaliser trois versions de son film, le réalisateur réorganise à chaque fois les moindre détails de sa production : de l’anecdote du cou penché bien connu des amateurs du conquérant jusqu’au discours final remanié pour conclure parfaitement l’ouvre sans caricature excessive, tout est fait pour servir l’ambition de ce film qui reste malgré cela relativement humble. Humble car toujours sincère dans sa passion sans présumer d’opinions infondées et d’extrapolations douteuses. Certes, il est facile de glisser de l’interprétation du mythe à l’obscurantisme, mais ici Oliver Stone s’aventure sur des terrains connus, documentés et justifiés.

Sensible, complexe, magnifiquement interprété par Colin Farrell ou Val Kilmer (pour ne citer qu’eux, un peu moins par Angelina Jolie qui n’a que son visage d’évocateur du caractère d’Olympias, moins son jeu) , Alexandre Revisited est selon moi un chef d’œuvre du cinéma qui est tout à la fois un voyage fabuleux, une œuvre romantique et figurative de qualité et un film d’action incroyable. Ainsi, si l’on occulte certaines lourdeurs comme un forcing étrange sur l’homosexualité (par provocation ? Attention, je n’ai rien contre, au contraire elle est nécessaire au film, mais beaucoup de scènes ne font pas naturelles comme le discours d’Aristote), un point de vue assez masculin (ce qui n’est pas un défaut selon moi mais cela pourra ne pas impliquer tout le monde) ou certains choix étranges (la teinture, dédicace aux détracteurs 🙂 ), Alexandre pénètre intensément le spectateur par le venin insiduex qui le travers jusqu’à l’apothéose finale, nous menant à nous interroger sur notre psychologie fondatrice, entre foi et réalisation.

Ainsi, s’il vous reprend l’idée de cracher sur ce film, prenez le temps de bien le revoir avant.

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« Va me dézinguer ce hater et que ça saute ! »